Epuration
L’ « Epuration », non effectuée, ne permet pas à la « Wehrwürdigkeit » de passer outre le problème de la « Nationalité ». Nous nous baserons sur le tableau expliqué à la page 76, indiquant les différentes attitudes des Alsaciens, pour nous pencher sur les individus que les autorités allemandes souhaiteraient mettre à l’écart. Il s’agit des Alsaciens qui ne seront pas incorporés. Leur cas occasionne l’apparition de lexèmes spécifiques au sein du discours de propagande qu’il convient d’appréhender dans le cadre de cette étude car il s’agit de ceux qui sont exclus de la « communauté » et empêchés de « travailler ». Or, pour bien cerner la nature de tous les lexèmes qui peuvent appartenir aux groupes de formes que nous étudions, il faut aussi pouvoir repérer ceux qui en sont éliminés.
Les deux premières catégories recensées : les listes 2ab et 3 concernant respectivement les hommes de 18 à 48 ans jugés politiquement douteux et les « indignes » c’est-à-dire les « asociaux », les « ennemis » et les « sujets de moindre valeur raciale » vont subir de plein fouet cette « épuration »[1]. La liste 2ab concernent ceux qui n’approuvent pas les idées allemandes et l’Occupation nazie. Malgré les efforts de la propagande fasciste pour « respecter » les gens et éviter qu’ils ne se rebellent trop, il est évident que les artifices d’une propagande grossière et inhumaine ne peut pas berner un peuple à qui l’on tente d’usurper l’identité. Ceux qui n’ont pas été convaincu se rebellent. Toute l’ambivalence de cette idéologie divagante et intolérante apparaît. Premièrement, elle tient un discours mystique, supranational et supra-individuel comme si c’était son seul intérêt apparent et sa seule consistance. En effet, elle se bat pour un « espace vital » commun et nie l’individu. Deuxièmement, elle laisse transparaître sa réelle nature anti-humaine lorsqu’elle se trouve confrontée à une résistance et passe alors du général au particulier en concentrant tout son pouvoir inquiétant d’harcèlement sur l’ « individu » prétendument nié l’instant d’avant. On ne compte plus les récupérer et on espèrent qu’ils se fassent dénoncer. L’épuration se traduit sémantiquement par des néologismes de toute sorte. Voyons quelques exemples. On traite de tous les noms ceux qui résistent, de « têtes trouées » (Hohlköpfe) qui se trompent lourdement (täuschten sich furchtbar).
Diese bürgerlichen Hohlköpfe täuschen sich furchtbar (l. 26 et 27)
Ganz Europa wäre verloren und mit Europa auch alle seine bürgerlichen Hohlköpfe (l. 30 à 32, 22/06/1942, SNN, p. 1, Es gibt keine Neutralität in diesem Kampf)
Selon la presse, les Alsaciens qui refusent que la langue officielle (die Umgangssprache) en Alsace allemande (im deutschen Elsaß) devienne l’Allemand (die deutsche Sprache ist) sont traités d’ « éléments incorrigibles » (unbelehrbare Elemente).
([…] die Umgangssprache im deutschen Elsaß auch die deutsche Sprache ist […] ). Die staatliche Organe haben Anweisung, auch weiterhin mit erhöhter Aufmerksamkeit gegen derartige unbelehrbare Elemente vorzugehen (l. 22 à 26, 28/03/1943, SNN, p. 4, Im deutschen Elsaß wird deutsch gesprochen)
Wagner confirme qu’ici aussi en Alsace, il y avait plein de « pernicieux » (Böswillige).
Es gab damals zweifellos viele Böswillige- auch hier im Elsaß – die nur den einen Wunsch hatten, daß Deutschland geschlagen aus diesem neuen Krieg hervorgehen möge (l. 9 à 12, 22/06/1942, SNN, p. 1, Gauleiter Robert Wagners große Rede in Kolmar)
Les « têtes de choux » (Kohlköpfe) qui disent automatiquement « non » (Neinsager) sont appelés ironiquement les « merveilleux » (Wunderschönen) justement parce que les choux sont au contraire tout à fait « inesthétiques » (unästhetischen Kohlköpfe)
Straßburgs Ruf und die Kohlköpfe (l. 13) […] gewisse grundsätzliche Neinsager die Nase rümpfen und den Ruf der „Wunderschönen“ durch die „unästhetischen Kohlköpfe“ auf den früheren Grundflächen bedroht sehen (l. 18 à 21, 19/02/1943, SNN, p. 2, Straßburg verwirklicht eine Parole des Gauleiters Robert Wagner)
Ils sont malmenés. Les critiques sont crues. Ce sont des « traîtres à leur propre nature et destinée » proclame la propagande.
Du bist ein Verräter an Deinem Namen, an Deiner Sprache, an Deinem Volkstum, an Deinem Blut, kurz, an Deiner eigenen Natur und Bestimmung (sous-titre) (29/03/43)
Suivent les « ennemis » du Reich parmi lesquels on trouve les « traîtres » c’est-à-dire ceux qui luttent activement contre le régime nazi. Il n’est pas question de tolérer les agitateurs tandis que la situation militaire est dans une mauvaise passe[2]. Les « opposants » sont envoyés dans les Sondergericht appliquant la législation allemande quand il s’agit d’un cas concernant la défense du Reich, dans les Reichskriegsgericht qui jugent les crimes contre la défense du Reich ou enfin dans les Volksgerichtshof destinés à ceux qui s’opposent au régime. Le fameux attentat du 20 juillet 1944 y fut d’ailleurs jugé par le sinistre Freisler2. Les réfractaires, les traîtres sont punis sévèrement : exécutés ou envoyés en camp de concentration.
L’Alsace doit être certaine (Elsaß darf versichert sein) que les actes de trahison (die verräterischen Umtriebe) d’une petite minorité (einer kleinen Minderheit) ne nuira plus au pays. Ils seront évacué ou tués. Bref, expulsés du territoire. Les deux autres citations précisent que les traîtres (Verräter) l’ont payé de leur vie (mit ihrem Leben […] dafür bezahlt) et on leur promet de les anéantir (Vernichtung).
Das anständige Elsaß aber darf versichert sein, daß ich die verräterischen Umtriebe einer kleinen Minderheit nicht zum Maßstab für die Bewertung des gesamten Landes mache (l. 47 à 51, 29/03/1943, SNN, p. 2, „ Du bist kein Franzose, du bist ein deutscher Verräter!“)
Mit ihrem Leben haben die Verräter dafür bezahlt, daß sie glaubten, sich aus egoistischer Feigheit der selbstverständlichen Pflicht entziehen zu können (l. 21 à 25, 17/02/1943, SNN, p. 1, Tödlicher Verrat, von Franz Moraller)
[…] sich mit Zweideutigkeit und Verrat um seine völkische Verpflichtung […] das Schicksal der Verräter von Altkirch vor Augen und denke an das Wort, das Gauleiter Robert wagner in Zabern sprach „ Dem Freund die offene Hand, dem Gegner aber die rücksichtlose Vernichtung!“ Das deutsche Elsaß wird ihm einst Dank dafür wissen, daß er dieses Wort nicht nur sprach, sondern auch […] erfüllte (l. 256 à 267, 17/02/1943, SNN, p. 1, Tödlicher Verrat , von Franz Moraller)
Parmi les ennemis se trouvent également les francophiles contre qui la propagande se déchaîne. Si on ne prétend ne pas être allemand (kein Deutscher) mais se sentir français (ich bin Franzose), la propagande rétorque qu’on n’est pas français (kein Franzose) mais un traître allemand (du bist ein deutscher Verräter). On devient en tant que tel, un « ennemi » du Reich.
[…] ich bin dennoch kein Deutscher, ich bin Franzose (sous-titre)
[…] d. h. ich fühle mich als Franzose, dann kaum ich nur erw idern : du bist kein Franzose, du bist ein deutscher Verräter (sous-titre, (29/03/1943, SNN, p. 2, „ Du bist kein Franzose, du bist ein deutscher Verräter!“)
Au sein de ceux qui ne sont pas « dignes », il faut mentionner pour terminer ceux qui sont de « moindre valeur raciale ». Cette dernière catégorie concerne entre autres ceux qui ont des origines non pas alsaciennes mais clairement françaises. Viennent s’y ajouter les juifs « alsaciens » qui se transforment non pas en juifs « allemands » mais restent juifs « français » contrairement au reste de la population qui passe d’ « Alsaciens » à « Allemands ». Notons au passage que cette exception dans la mutation sémantique générale du caractère « alsacien » attribué à la population, non plus « française » mais « allemande », reste plus ou moins typique à l’Alsace. L’épuration d’une population se lie ici au concept de « mouvement ». Ceux qui ont une attitude positive risquent d’être envoyés sur le front. Ceux qui sont neutres et qui peuvent être « récupérés » ou « rééduqués » risquent d’être transférés umgesiedelt en Allemagne et les « indignes » finiront expulsés en « France de l’intérieur » ou emmenés en camp de concentration. L’épuration de la population étant résolue, les autorités vont enfin pouvoir recenser la population pour repérer ceux qui se prêtent le mieux à une incorporation dans l’armée allemande.


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